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Emmanuel CruzCommunity member ·
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Private equity, dette privée, immobilier, infrastructures : derrière la sophistication des modèles de valorisation se pose une question fondamentale de gouvernance. Comment garantir l’indépendance d’une valeur lorsque ceux qui contribuent à sa détermination ont également un intérêt économique dans son évolution ?


Dans l’industrie luxembourgeoise des fonds d’investissement alternatifs, la valorisation des actifs est traditionnellement abordée sous un angle technique : méthodologies financières, modèles d’actualisation, multiples de marché, hypothèses économiques, contrôles comptables et détermination de la valeur nette d’inventaire (VNI). Cette approche est nécessaire. Mais elle est insuffisante.

Car derrière chaque valeur retenue se trouvent des décisions humaines : sélectionner une méthode, privilégier certains comparables, apprécier une prime de risque, maintenir des projections de croissance ou déterminer si une détérioration économique justifie une correction de valeur. Ces décisions peuvent être prises, proposées ou influencées par des acteurs dont la rémunération, la réputation professionnelle ou les intérêts économiques dépendent de la performance affichée.


Le risque ne réside pas nécessairement dans une valorisation incorrecte. Il réside aussi dans l’impossibilité de démontrer que la valorisation aurait été identique en l’absence d’intérêts économiques susceptibles de l’influencer.

Une valeur peut être techniquement plausible et méthodologiquement défendable tout en résultant d’un processus décisionnel insuffisamment indépendant. À l’inverse, une rémunération liée à la performance ne prouve pas, à elle seule, qu’un conflit d’intérêts est mal géré. Il faut distinguer l’intérêt économique, sa capacité à influencer une décision et l’efficacité des dispositifs qui préviennent cette influence.


Le 4 juin 2026, la CSSF a publié sa revue thématique consacrée aux dispositifs de valorisation des actifs moins liquides et illiquides. Elle attend des gestionnaires concernés une évaluation de leurs pratiques à la lumière des observations et recommandations publiées et, si nécessaire, des mesures correctrices. La valorisation figure également parmi les priorités de supervision de la CSSF en 2026.

Ce qui pouvait être considéré comme une problématique principalement technique réservée aux équipes Finance ou Valuation relève désormais pleinement de la gouvernance. La question n’est plus simplement de savoir si le fonds dispose d’une politique de valorisation, mais si cette architecture garantit un jugement indépendant lorsque les enjeux économiques deviennent significatifs.


Dans un fonds alternatif, la valorisation d’une participation non cotée peut influencer plusieurs dimensions :

·        La performance présentée aux investisseurs, notamment les indicateurs TVPI et IRR.

·        Les commissions de gestion, lorsque leur assiette dépend de la VNI.

·        La reconnaissance ou l’estimation d’une rémunération variable, selon les clauses contractuelles.

·        Les décisions de souscription, de rachat, de transfert ou de refinancement.

·        La réputation du gestionnaire et sa capacité à lever de nouveaux capitaux.

Tous les fonds ne rémunèrent pas leurs gestionnaires sur la VNI : en private equity, les commissions peuvent dépendre des engagements ou du capital investi et le carried interest obéit généralement à des mécanismes de distribution, de rendement et de réalisation. Même sans déclenchement immédiat d’un paiement, une performance latente favorable peut néanmoins influencer la communication commerciale, les évaluations internes ou certaines opérations futures.


Le conflit potentiel apparaît lorsque celui qui contribue à produire une valeur détient aussi un intérêt significatif dans ses conséquences, sans contrôle indépendant proportionné.

L’article 19 de la directive 2011/61/UE (AIFMD) prévoit que la fonction de valorisation peut être confiée à un évaluateur externe ou exercée par l’AIFM lui-même. Dans ce second cas, elle doit être fonctionnellement indépendante de la gestion de portefeuille ; les politiques de rémunération et les autres mesures doivent permettre d’atténuer les conflits d’intérêts.

Le règlement délégué (UE) n° 231/2013 précise ce cadre. Son article 71 vise, parmi les circonstances nécessitant une revue spécifique lorsque le risque de valorisation inappropriée est significatif, l’influence de parties liées, d’entités intéressées à la performance du fonds ou de personnes au sein de l’AIFM.

Un modèle peut être exact d’un point de vue mathématique tandis que les hypothèses qui l’alimentent demeurent insuffisamment challengées. L’externalisation de la valorisation ne décharge pas non plus l’AIFM de ses responsabilités réglementaires.


L’indépendance n’est pas une qualité déclarée dans une politique : c’est une caractéristique du processus qui doit pouvoir être démontrée.

Supposons un portefeuille fictif générant des flux annuels de 10 millions d’euros pendant dix ans, sans valeur terminale, afin d’isoler l’effet du taux d’actualisation. À 9 %, sa valeur actualisée est d’environ 64,18 millions d’euros ; à 9,5 %, elle est d’environ 62,78 millions d’euros, soit un écart d’environ 1,40 million d’euros.

Un tel écart n’implique aucune fraude : les deux taux peuvent être argumentés sur la base de différentes hypothèses de marché. L’enjeu de gouvernance est de comprendre pourquoi une hypothèse prévaut, si une objection indépendante a été prise en compte et si l’arbitrage aurait été le même en l’absence d’intérêt économique.


Un contrôle indépendant ne choisit pas systématiquement la valeur la plus prudente : il permet de retenir la valeur la mieux justifiée.

Une équipe de valorisation peut dépendre hiérarchiquement de la gestion de portefeuille ; un comité peut être principalement composé de représentants de l’investissement ; un évaluateur externe peut s’appuyer presque exclusivement sur des projections fournies par le gestionnaire ; les objections du Risk Management peuvent être écartées sans motivation suffisante.

Aucune de ces circonstances ne constitue nécessairement une infraction prise isolément. Leur portée dépend du contexte et des protections existantes. Elles révèlent toutefois le risque d’une confusion entre la production, le contrôle et l’approbation de l’information.

Il convient de distinguer indépendance juridique, organisationnelle et effective. La dernière se mesure à la capacité réelle d’exercer un challenge et de faire modifier une proposition lorsqu’une correction est justifiée.


Question de gouvernance

Preuve attendue

Qui bénéficie de la valeur retenue ?

Cartographie des intérêts économiques et modalités de rémunération.

Qui détermine les hypothèses clés ?

Identification des contributeurs et droits de modification.

Qui peut contester la valeur ?

Avis indépendants et analyses alternatives.

Qui arbitre les désaccords ?

Procès-verbaux, décisions motivées et récusations éventuelles.

La valeur a-t-elle été confrontée à la réalité ?

Backtesting et analyses des écarts avec les réalisations.

Une interrogation particulièrement utile est la suivante : combien de propositions de valorisation ont été substantiellement modifiées après un challenge indépendant, et pourquoi ? L’absence de modifications n’est pas nécessairement une faiblesse, mais l’absence systématique de désaccords documentés mérite d’être comprise dans les portefeuilles complexes.


A. Cartographier les intérêts propres à la valorisation

Examiner les liens entre valorisation, carried interest, commissions, bonus, refinancements et opérations intragroupe.


B. Challenger les hypothèses et non seulement les calculs

Mettre à l’épreuve projections de revenus, marges, multiples, taux d’actualisation, paramètres de crédit et primes de liquidité.


C. Renforcer les contrôles lors des événements sensibles

Porter une attention accrue aux transactions entre parties liées, transferts vers des continuation funds, refinancements et déclenchements de rémunération.


D. Conserver la trace des désaccords

Documenter les hypothèses contestées, les arguments, les personnes impliquées et la justification de l’arbitrage.


E. Mesurer les écarts ex post

Utiliser backtesting et calibration pour réexaminer modèles, jugements et mécanismes décisionnels.


La Compliance n’a pas à déterminer le taux d’actualisation ou recalculer systématiquement les participations. Sa contribution consiste à évaluer l’identification et la gestion des conflits, les règles de récusation, l’application des procédures et la traçabilité des arbitrages. La valorisation elle-même demeure de la responsabilité des fonctions désignées dans l’organisation de l’AIFM, avec les contrôles appropriés, notamment ceux du Risk Management.


La Compliance n’a pas à certifier chaque valeur ; elle doit contribuer à vérifier que les dispositifs empêchant les influences indues fonctionnent effectivement.

Les tableaux de bord pourraient suivre les valorisations sensibles ayant reçu un challenge indépendant, les désaccords significatifs et leur résolution, les écarts entre valeurs estimées et prix de réalisation, les conflits potentiels lors de transferts entre véhicules liés et la qualité des justifications documentées.

Ces métriques ne doivent pas devenir des objectifs mécaniques : davantage de contestations ne signifie pas automatiquement une meilleure gouvernance. Elles servent à signaler les situations exigeant un approfondissement et peuvent enrichir le Management Information présenté aux Conducting Officers et aux administrateurs.


Imaginons qu’un gestionnaire propose une progression de 15 % de la valeur d’une participation et qu’une revue indépendante conclue que les hypothèses disponibles ne justifient que 5 %. Le dispositif permet-il à cette revue d’être défendue sans pression ? Le désaccord remonte-t-il au bon niveau ? Les personnes en conflit éventuel sont-elles identifiées ? La décision est-elle motivée et auditable ?

Surtout, les mêmes exigences auraient-elles été appliquées si l’ajustement proposé avait favorisé le gestionnaire ? L’indépendance ne signifie pas retenir systématiquement une valeur défavorable, mais appliquer la même rigueur à tous les scénarios.


À mesure que les marchés privés se développent, les prix observables se raréfient, le jugement gagne en importance et la gouvernance devient centrale pour la fiabilité de l’information financière. La maturité ne consiste pas à multiplier les politiques et les comités, mais à établir que les mécanismes de contrôle résistent précisément lorsque les intérêts économiques sont les plus puissants.


Le risque ne commence pas avec le seul intéressement à la performance. Il devient critique lorsque cet intérêt peut influencer la valeur sans qu’un mécanisme indépendant puisse réellement lui résister.

La question décisive est donc la suivante : notre gouvernance protège-t-elle réellement l’indépendance de la valorisation, ou protège-t-elle surtout la cohérence des décisions déjà prises ?


1.      Directive 2011/61/UE (AIFMD), article 19 — Valorisation des actifs des FIA.

2.      Règlement délégué (UE) n° 231/2013, notamment articles 30 à 36 et 67 à 74 — conflits d’intérêts, valorisation et contrôles. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg_del/2013/231/oj

3.      Loi luxembourgeoise du 12 juillet 2013 relative aux gestionnaires de fonds d’investissement alternatifs, notamment article 17.

4.      CSSF, 4 juin 2026, Thematic Review — Valuation framework for less liquid and illiquid assets. https://www.cssf.lu/

5.      CSSF, The CSSF’s 2026 priorities for supervising the investment fund sector. https://www.cssf.lu/

Analyse professionnelle générale établie au 8 octobre 2026. Les propositions organisationnelles allant au-delà des obligations explicites constituent des bonnes pratiques à adapter à la nature, à la taille et à la complexité du gestionnaire.

Fonds luxembourgeois : le risque de conflit d’intérêts commence-t-il lorsque celui qui valorise l’actif bénéficie aussi de sa performance ?
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